Taranis ou le visage que l’on donne à nos Dieux

Au début de mon paganisme, j’avais une vision assez simpliste du sujet. Les divinités que je connaissais avant tout étaient les divinités gréco-romaines. On avait donc Zeus, roi des Dieux et maître du ciel ; Vénus, déesse de l’amour ; Vulcain, dieu des Forgerons, etc.

Puis je me suis intéressée aux divinités celtiques et je me suis rapidement rendue compte que c’était beaucoup plus compliqué que cela. J’imagine qu’il en est de même pour toutes les divinités de tous les panthéons. Il y a ce qu’on sait d’une divinité, ce qu’on ressent. Il y a l’interprétation personnelle de chacun. Il y a la volonté de ne pas enfermer une divinité dans une case figée, sans pour autant en faire un fourre-tout « parce-que-ça-le-fait-trop-bien-d’avoir-un-super-dieu-qui-fait-tout « .

Par exemple, Taranis.

Nous savons par César dans La Guerre des Gaules, que les Gaulois croyaient en un Jupiter qui avait l’empire du ciel. Mais dans sa liste de Divinités, ce Jupiter n’apparaît qu’en quatrième position après Mercure, Apollon, Mars et après lui Minerve. A l’époque Gallo-Romaine, Jupiter fut associé à Taranis. (1)  Cependant, Taranis ne serait pas un roi des Dieux contrairement à Jupiter.

« Sa fonction définie imperium caelestium tener, avoir l’empire des choses célestes, ne fait pas pour autant de lui un roi des dieux, comme l’est Jupiter à Rome (César, dans ce cas, l’aurait cité en premier dans sa liste), mais un dieu-orage. «  (2)

Nous voici donc avec Taranis, maître du ciel et de l’orage et c’est ainsi que je me le suis représenté au début.  Son nom, Taranis, est donné par Lucain dans La Pharsale. Mais dans une dédicace à Orgon (Bouches-du-Rhône) qui date du IIème siècle avant notre ère, il est orthographié Taranus. (2)

Taranus est comparable au vieil irlandais torann =  » orage, vacarme de combat  » ; au vieux breton taran =  » tonnerre  » et remonterait à la racine indo-européenne *(s)ten =  » tonner, gronder  » (3). Je devrais me mettre à le nommer ainsi.

Étrangement, dès le début, j’ai pris la Foudre comme élément secondaire de cette divinité. Sûrement cette histoire de Feu que j’ai à régler. Mais, également, car c’est le bruit provoqué par l’orage, et non la foudre elle-même, qui est privilégié dans son nom.  Je me suis concentrée sur son royaume, le Ciel et sa maîtrise des vents.  La première cérémonie druidique à laquelle j’ai participé en tant que simple spectatrice, lorsque Taranus a été invoqué, le vent s’est levé. J’en ai été émue. Lorsque j’attendais à l’écart avant d’entrer officiellement dans la clairière, j’ai posé soudainement la question : Taranis, où es-tu ?  Je devais bien être à 10 mètres du lieu de cérémonie, à ce moment précis, je n’ai pas senti le vent, mais une bouffe du parfum de l’encens qui brûlait.

Je me suis posée la question si ces signes étaient le fruit de mon imagination, si c’était des manifestations ordinaires ou si le Dieu utilisait des signes qui me parlent. Cela  me pose problème. Souvent les Divinités nous parlent avec des signes qui ont du sens pour nous. Et je les en remercie.  Cependant, comment voir si c’est juste pour communiquer ou si je m’approche de la vérité ? Oui je me prends facilement la tête. Alors je mets de côté, car je sais que la réponse me viendra plus tard.

Pour moi, Taranus est le ciel dans son immensité, le vent qui y souffle, la course des nuages apportant pluie, foudre ou lumière. De plus, sans me l’expliquer, j’ai associé Taranus à la saison claire. Je ne savais pas comment me l’expliquer. Après tout, c’est plus la mauvaise saison qu’on associe à la pluie et aux orages. Mais voilà, lorsque le jour rallonge, que la Terre s’éveille, je ressens la présence de Taranus. Je sens son énergie croître, prendre de l’ampleur et occuper tout l’espace.  Au contraire, lorsque la saison sombre pointe son nez, je sens Taranus s’effacer, au second plan. Comme s’il se recentrait sur lui-même.

Pour beaucoup c’est une évidence. Moi, il m’a fallu ce ressenti et cette déduction de la Terre-Mère qui s’éveille en même temps que Taranus à la belle saison pour associer Taranus à la fécondation. La pluie fertilisatrice et son souffle qui dégage le ciel pour permettre au Soleil de réchauffer la Terre.

Et parce que son souffle dégage le ciel et évoque l’éveil de l’esprit, je l’ai associé à la Lumière. Car le Soleil peut briller tant qu’il peut, si le ciel est sombre de nuages, la lumière ne nous parvient pas.  J’en suis parvenue à une vision que je peux simplifier à la Terre-Mère et Ciel-Père.

Chez les Hindous, il se rapproche du dieu Indra. Ce dernier au temps de la Religion Védique était l’un des dieux principaux. Il n’y a qu’à voir tous les hymnes qui lui sont dédiés dans les Védas.

 » Dans les Veda-s, Indra est le dieu de la sphère de l’espace. Il est le dispensateur des pluies et réside dans les nuages. Craint, en tant que Seigneur des tempêtes et lanceur d’éclairs, il est aussi la source de toute fertilité. En tant que souverain du Ciel, il est le compagnon du Dieu-des-vents, Vâyu, qui est le souffle vital du Cosmos. Dans plusieurs hymnes du Rig Véda, les attributs et les fonctions divines les plus hautes lui sont donnés « .  Extrait de Mythes et Dieux de l’Inde :  Le polythéisme hindou d’Alain Daniélou

J’aurai tendance à associer Indra et Vâyu en Taranus.

Gundestrup-C-particolare-1

J’ai un peu travaillé sur le symbole sur la Roue, le symbole qui lui est associé. J’ai lu à plusieurs reprises que le bruit de cette roue sur la route (sûrement caillouteuse) évoquait le fracas de l’éclair et sa répercussion dans l’espace. Encore le son provoqué qu’on privilégie à la Foudre elle-même. J’ai également lu qu’elle était la Roue Cosmique. Taranus en serait une forme de gardien pour le maintien de l’Ordre et de l’Equilibre.

Dans son livre hyper intéressant Mythologie du Monde Celte , Claude Sterckx désigne Taranus comme l’un des Dieux qui fait tourner les cycles du monde .

« Le dieu-père  » insémine  » constamment la vie dans le sein de la Terre-mère. C’est lui aussi qui gouverne le monde en ce sens qu’il assure la perpétuation  des cycles vitaux : celui des naissances et des morts, celui des hivers et des étés, celui des nuits et des jours, etc.  » (4)

 Ce que je reproche par contre à cet auteur, c’est qu’une même fonction se retrouve dans plusieurs divinités donc toutes ces divinités sont un seul et même Dieu. Or, d’après ce que j’ai lu et surtout d’après mon ressenti, Taranus n’est pas Sucellos, n’est pas Esus, n’est pas Teutates, etc.

Je ne suis pas non plus d’accord avec Philippe Jouët (5), quand il résume Taranus au tonnerre-divinisé.  Par contre, cet historien des religions  m’a sacrément chamboulé dans ma conception personnelle des divinités. J’en reparlerai plus tard.

Il y a donc ces aspects positifs de Taranus.  Cependant, comme toutes divinités, il a des aspects sombres. Tout d’abord, les destructions et inondations que peuvent provoquer la foudre et la pluie. De plus, j’associe Taranus à la colère. Encore une lecture ? Je ne sais plus. Mais pour avoir été témoin de grandes colères, quand elles explosent, elles ont la soudaineté, la violence et le bruit du tonnerre. Tous aux abris ! Et on connaît les effets destructeurs que peuvent avoir la colère.  Ayant moi-même un lien avec la colère, ce n’est peut-être pas pour rien que je me sens des affinités avec Taranus.

Cependant, au-delà de ses aspects sombres, je ressens réellement Taranus comme un dieu avec une partie sombre enfouie. Je ne sais comment l’expliquer. Il y a quelque chose de redoutable en lui, dont je sens qu’il faut en garder une grande prudence.

Taranus est une divinité guerrière. Selon moi, la colère appelle à une réaction, le combat. Le roulement de tonnerre peut évoquer une bataille. En tant que divinité qui maintient l’ordre cosmique, je l’imagine prendre les armes quand l’équilibre peut-être rompu.

On peut lire son côté guerrier dans Taranis, caelestiorum deorum maximus (*) de Daniel Gricourt et Dominique Hollard, mais aussi dans Teutates, Esus, Taranis de Paul-Marie Duval (commentaire sur La Pharsale de Lucain, avec Taranus en dieu sanguinaire à qui on sacrifie des hommes et on offre les têtes coupées).

Le premier texte, assez long (60 pages) privilégie le Taranis-Jupiter gallo-romain et ses représentations de Colonnes à l’Anguipède. Je ne souhaite pas me plonger dans cette période. Néanmoins, j’y ai trouvé énormément d’éléments de réflexion.

Ce que j’y trouve très intéressant, c’est son comparatif à un des mythes concernant le dieu Indra. Indra aurait été à l’origine un dieu de la deuxième fonction (force guerrière) de Ciel-Nocturne. Or, un jour s’emparant de la Foudre, il blessa un « démon » libérant ainsi les eaux du ciel (sous forme de vaches) et le Soleil.  Ce fait héroïque lui permit d’évoluer  ainsi en dieu de la première fonction (autorité religieuse) et devint un Dieu du Ciel-Diurne. De plus, il a un pouvoir de fertilité qui peut le rattacher à la troisième fonction (satisfaction des besoins vitaux). Indra a un pied dans chaque fonction. Taranus également. Néanmoins, cela ne fait pas de lui un Dieu primordial, supérieur à tous les autres.

Plus haut, j’évoquais le livre de Philippe Jouët (5) qui avait chamboulé ma conception des divinités. En effet, il se réfère énormément à la conception indo-européenne des dieux du Ciel-Diurne et des dieux du Ciel-Nocturne.

La lecture du mythe d’Indra et du dictionnaire de Philippe Jouët m’a, à la fois, apporté des réponses sur Taranus et complètement déroutée pour les autres divinités.

Taranus, que je ressens dans la saison claire en pleine puissance, mais avec une part d’ombre qui m’inspire de la méfiance (pas de lui, plutôt de ce que je pourrais provoquer par erreur), m’évoque ces notions de Ciel-Diurne et Ciel-Nocturne. Et le mythe d’Indra m’explique nombre de mes ressentis à son égard.

Après toute cette réflexion, auxquelles je rajouterai sûrement des éléments durant mon apprentissage, me fait me sentir à la fois plus proche et bien plus éloignée de Taranus.

Le visage que je lui donne n’est pas prêt d’être figé.

 

  • (1)   Les Dieux de la Gaule de Paul-Marie Duval
  • (2)   Merde à César de Jean-Paul Savignac
  • (3)   Dictionnaire Français-Gaulois de Jean-Paul Savignac
  • (4)   Mythologie du Monde Celte de Claude Sterckx
  • (5)   Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtique de Philippe Jouët
  • (*)   Ces textes peuvent être retrouvés sur le site Persée

 

 

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2 réflexions au sujet de « Taranis ou le visage que l’on donne à nos Dieux »

  1. Macha Mongruad

    Avec bcp moins de lectures mais du « vécu » j’évite le plus possible les comparaisons des divinités entre les panthéons depuis que j’ai fait un rêve avec Diane et un avec Artémis. Cela m’afait prendre conscience que même si de notre angle actuel nous leurs trouvons ressemblances elles sont nées de cultures, de PAGUS différents. La Macha que je prie n’est pas la Macha Irlandaise des « origines » car mon pagus est différent de celui des païens de l’époque et en même temps c’est la même Déesse. Les Divinités sontvivantes et donc en mouvement!

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  2. Nom d'une Païenne Auteur de l’article

    Je suis assez d’accord avec toi. Mais je trouve vraiment passionnant les éléments que l’on retrouve d’une mythologie à une autre. Encore plus quand des divinités avec des fonctions se rapprochant se retrouvent pas dans une ou deux, mais dans plusieurs mythologies. Et quand cela parle à mon ressenti, je me dis que je ne suis pas loin de toucher à quelque chose de vrai.

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